[ L’interview Première Fois n°13 ] Risquer sa maison pour bâtir son magasin : le parcours audacieux de Guillaume Dumarché

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Dans ce treizième épisode, Hervé Van Rijn interviewe Guillaume Dumarché, associé chez Coopérative U ainsi que fondateur et dirigeant de Super U La Madeleine.

Il a vendu sa maison pour bâtir son magasin : ce que nous apprend Guillaume Dumarché sur l’engagement entrepreneurial

 

Guillaume Dumarché a 53 ans et vient d’ouvrir son Super U à La Madeleine, près de Lille. Un magasin de 2 705 m² qui emploie plus de 125 personnes et accueille deux fois plus de clients que prévu. Pour y arriver, après 27 ans de carrière comme cadre dirigeant, il a pris une décision que peu oseraient : vendre sa maison familiale pour sécuriser le financement de son projet entrepreneurial. Non pas par manque d’options, mais pour se donner les moyens de réussir sans l’angoisse financière qui paralyse tant de créateurs d’entreprise. Cette histoire interroge notre rapport au risque professionnel et révèle ce qui anime réellement ceux qui choisissent l’indépendance…

Le salariat comme préparation, pas comme finalité

Guillaume Dumarché n’a pas construit son projet entrepreneurial contre le salariat. Il l’a construit grâce à lui.

Pendant 27 ans, il a occupé des postes de direction dans la grande distribution et l’industrie. Directeur des achats chez Système U, responsable marketing et communication, puis passage chez Kingfisher où il pilote la partie centrale de Castorama, avant de rejoindre InVivo pour accompagner la création d’un nouveau pôle jardinerie.

Des fonctions qui impressionnent sur un CV. Des responsabilités lourdes, des équipes importantes, une expertise reconnue dans son secteur. Le parcours classique d’un cadre dirigeant qui a réussi.

Pourtant, dès son contrat de mariage, tout était prévu pour devenir entrepreneur.

L’indépendance, être chez moi, prendre mes propres décisions, assumer“, explique-t-il. Ce n’est pas une lubie de mi-carrière. C’est une aspiration profonde, présente depuis toujours, mais pour laquelle il n’avait “jamais eu les moyens avant.

Cette préparation de longue haleine n’est pas anodine. Guillaume a appris à décider dans des environnements complexes, à gérer des budgets conséquents, à piloter des équipes, à naviguer dans les crises. À 31 ans, il intègre déjà un comité de direction. Cette expérience du management et de la gestion sous pression deviendra son meilleur atout quand viendra le moment de tout risquer.

Je n’ai pas vraiment vu de différence dans ma méthode de décision entre le salariat et l’entrepreneuriat. La seule chose, c’est que l’implication est beaucoup plus directe sur votre vie quand vous êtes entrepreneur.

Le salariat n’a pas été une perte de temps. Il a été une école de préparation.

 

2013 : l’échec qui forge

En 2013, Guillaume et sa famille décident de reprendre un magasin U dans le nord de la France. Tout est organisé : la maison est vendue, les enfants sont préinscrits dans leurs nouveaux établissements, le projet familial se structure autour de cette nouvelle vie…

À 15 jours de la signature, l’opération tombe à l’eau.

C’est dur d’un point de vue familial“, se souvient-il. Déplacer des adolescents de 15-16 ans n’est déjà pas simple. Tout annuler au dernier moment est brutal. Guillaume prend cinq semaines de congés pour “repasser du temps avec eux, retrouver un logement en région parisienne, remettre à zéro tout ça.

Heureusement, il n’avait pas démissionné. Il peut reprendre son poste chez Système U, le même réseau dans lequel il souhaitait investir. Mais la déception est là. 

Sa réaction ? “Ce magasin n’était pas pour nous. On en trouvera un autre après, pas grave.

Cette capacité à encaisser l’échec sans se dévaloriser est rare. En tant que coachs professionnels, nous observons beaucoup de cadres que nous accompagnons en coaching vivent leurs échecs comme des failles personnelles. Guillaume, lui, y voit simplement un timing qui ne convenait pas.

Le projet reste intact. La conviction demeure.

Il faudra neuf ans pour que la bonne opportunité se présente. Neuf ans pendant lesquels il continue sa carrière de dirigeant, affine son expertise, construit son réseau et prépare méthodiquement sa sortie du salariat.

 

2018-2022 : se quitter pour mieux se retrouver

Quand Guillaume rejoint InVivo en 2018, il sait déjà qu’il ne restera pas “ad vitam.” Il annonce même une fourchette : trois à quatre ans, le temps de mener à bien les projets du groupe.

Pendant ce temps, son projet personnel avance en parallèle.

Un nouveau magasin est identifié à La Madeleine. Mais créer un supermarché nécessite des autorisations administratives complexes. Les concurrents peuvent contester. L’affaire remonte jusqu’au Conseil d’État.

Je savais que j’avais devant moi un slot de trois ou quatre ans“, explique Guillaume. Une période qu’il décrit comme un “hobby“, mais qui mobilise évidemment son mental régulièrement.

Comment fait-on pour être pleinement investi dans son poste de directeur général tout en préparant activement son départ ? Guillaume y répond avec une grande lucidité : “Il faut le prendre comme un hobby. Ça ne demande pas beaucoup de travail en soi. Naturellement, ça mobilise le mental de temps en temps.

Cette double vie professionnelle n’est pas de la duplicité. C’est de la préparation consciente. Guillaume ne trahit pas son employeur en préparant sa sortie. Il respecte ses engagements tout en construisant son avenir. Une nuance importante dans un monde du travail où la loyauté est souvent confondue avec la permanence.

Il y a quelque chose de profondément moderne dans cette approche. La carrière linéaire n’existe plus. Les dirigeants d’aujourd’hui cumulent plusieurs projets, plusieurs identités professionnelles. Guillaume a simplement eu l’honnêteté d’annoncer la couleur dès le départ !

 

2022-2023 : quand le contexte vire au chaos

Guillaume quitte InVivo en 2022. Il entre en formation pour devenir chef d’entreprise U. Un parcours obligatoire qui aborde les aspects juridiques, économiques et commerciaux pour préparer les futurs associés. Pendant ce temps, les autorisations administratives se libèrent enfin. Le chantier peut démarrer.

Et c’est là que tout bascule.

2022-2023, c’est la période d’inflation la plus violente que la France ait connue depuis des décennies. Le conflit en Ukraine fait exploser les prix des matières premières. Le projet de Guillaume contient 60% de métal. L’inflation sur ces matériaux oscille entre 50 et 100%.

Mon budget explose complètement. Théoriquement, on aurait pu finir à 150, voire 180% de l’investissement prévu initialement.

À ce moment précis, Guillaume se retrouve face à un choix binaire : abandonner le projet ou aller au bout “avec un peu de folie, probablement.”

Il choisit la folie.

Mais une folie calculée. Pour sécuriser le financement et s’assurer une trésorerie suffisante, Guillaume et son épouse prennent une décision radicale : ils vendent leur résidence principale.

Ce n’est pas une décision prise à la légère. C’est une discussion familiale. “Je ne suis pas rentré un soir en disant : bonne nouvelle, la maison est vendue.” L’épouse et les enfants sont impliqués dans ce choix qui engage toute la famille.

L’objectif ? Préserver la sérénité pendant la phase la plus critique du lancement.

Ça m’a rassuré pendant deux ans. Ça m’a permis de ne pas être concentré sur la trésorerie mais sur le développement de mon affaire. J’étais avec mes collaborateurs tous les jours, sur les bons sujets.

L’argent de la vente n’a finalement jamais servi. Le magasin a été rentable dès la première année. Guillaume a même réinvesti 100% du résultat dans l’amélioration du point de vente. Mais cette sécurité psychologique a été déterminante dans sa capacité à prendre les bonnes décisions au bon moment.

 

Ce que Guillaume nous apprend sur la prise de risque

Le risque intelligent n’est pas de l’inconscience

Vendre sa maison peut sembler fou. Mais Guillaume ne l’a pas fait par bravade ou par manque d’options. Il l’a fait pour supprimer l’angoisse financière qui aurait pu parasiter ses décisions stratégiques.

Cette distinction est fondamentale. Prendre un risque calculé, c’est justement anticiper les points de fragilité pour mieux les neutraliser. Guillaume ne s’est pas mis en danger. Il a créé les conditions de sa tranquillité d’esprit.

La famille est le premier soutien

On parle beaucoup du rôle des banques, des investisseurs, des réseaux professionnels dans la réussite entrepreneuriale. On parle moins du rôle de la famille.

Guillaume insiste sur ce point : “C’est une décision de famille.” L’épouse et les enfants ont accepté cette vente, conscients de l’enjeu. Cette adhésion collective transforme le projet individuel en projet familial. Elle crée une responsabilité partagée et un soutien psychologique irremplaçable.

La peur stimule quand elle est acceptée

“On ne dort pas si bien que ça. Je me suis souvent dit : mais est-ce que tu ne fais pas une connerie ? La peur, pour moi, ça me stimule.”

Guillaume ne nie pas la peur. Il ne la minimise pas. Il la reconnaît et l’utilise comme un carburant. Cette acceptation de la vulnérabilité est l’une des clés de la résilience entrepreneuriale.

 

Mars 2023 : l’ouverture et les premières victoires

Le 9 mars 2023, le Super U de La Madeleine ouvre ses portes.

2 705 m², une équipe de 65 personnes au démarrage, une volonté affichée de fabriquer un maximum de produits sur place : boulangerie, boucherie, cuisine.

Le magasin fonctionne. Mieux que prévu, même. Il accueille deux fois plus de clients qu’anticipé. Le panier moyen dépasse largement les projections. La première année est bénéficiaire, ce qui n’était “pas du tout prévu.”

Guillaume réinvestit immédiatement 100% du résultat dans le réaménagement du magasin. Une décision qu’il n’aurait “peut-être pas prise” s’il avait eu des tensions de trésorerie.

La vente de la maison, finalement, aura servi à une chose essentielle : lui permettre de se concentrer sur l’essentiel sans l’angoisse financière qui paralyse tant d’entrepreneurs en phase de lancement.

 

Il faut croire en ce que l’on fait

À la fin de notre échange, Hervé demande à Guillaume s’il a des conseils à partager. Sa réponse tient en quelques mots : “Croyez en ce que vous faites. Croyez en vous.

C’est simple. Presque trop simple. Mais c’est toute la force de son témoignage.

Guillaume n’a pas eu un parcours exceptionnel. Il n’a pas inventé un nouveau modèle économique. Il n’a pas levé des millions.

Il a simplement cru, pendant 27 ans, qu’il pouvait être entrepreneur. Il a préparé méthodiquement ce moment. Il a encaissé un premier échec. Il a attendu le bon timing. Et quand le moment est venu, il a pris les décisions nécessaires, même les plus radicales, pour aller au bout.

Son histoire nous rappelle que l’entrepreneuriat n’est pas réservé à une élite ou à des profils atypiques. Il est accessible à ceux qui s’en donnent les moyens, qui acceptent la peur, qui impliquent leur entourage et qui refusent de vivre à moitié leurs projets.

Guillaume incarne cette génération de dirigeants qui refusent de subir leur carrière. Qui prennent leur vie en main. Qui acceptent de tout risquer parce qu’ils savent que ne rien tenter serait le plus grand des regrets.

Aujourd’hui, Guillaume emploie plus de 125 personnes. Il a créé un magasin qui fonctionne au-delà de toutes les prévisions. Il a construit quelque chose qu’il peut transmettre. Et il l’a fait en vendant sa maison.

Est-ce que c’était fou ? Peut-être.
Est-ce que c’était nécessaire ? Pour lui, oui.
Est-ce que ça valait le coup ? Sans aucun doute.
Je suis très heureux. Je ne suis pas épanoui dans tout, mais je suis accompli dans ce que je fais.
Et au fond, c’est peut-être ça, la vraie définition de la réussite.

Pour écouter l’intégralité de l’interview de Guillaume Dumarché, rendez-vous sur toutes les plateformes de streaming !

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